Mon vieil ami Patrice Ollivier de Lignac est décédé lundi matin des suites d'un triple cancer.

Patrice et moi ce sont des événements partagés depuis la rentrée des classes de 1957 au lycée Janson de Sailly à Paris.

(Ci-contre et ci-dessous respectivement les lycéens moi et Patrice)

60 années d'amitié arrivées à leur terme..60 années d'amitié arrivées à leur terme..

Jusqu'en 1959 nous n'étions pas dans les mêmes classes. et pourtant nous nous connaissions mais je suis incapable de me souvenir comment se fit la rencontre. Patrice avait une mémoire prodigieuse et j'aurais dû lui demander de me rafraîchir la mienne pendant qu'il en était encore temps. 

Nous habitions non loin l'un de l'autre dans le 16e à Paris près de la Muette. Le père de Patrice était Albert Ollivier. En juillet 1958, il etait nommé sous-directeur auprès de directeur général de la RTF, puis directeur des informations parlées et télévisées en décembre de la même année. En octobre 1959, il devient le directeur des programmes télévisés de la RTF. Ce fut l'époque des plus belles réalisations télévisées dont deux moment forts le Cyrano de Claude Barma avec Daniel Sorano qu'aucun acteur actuel n'a su égaler dans le rôle titre et Les Perses d'Eschyle dans la production de Jean Prat servis par la partition géniale de Jean Prodromidès. Albert nous emmena assister aux Buttes Chaumont au tournage de la fameuse scène de l'Hôtel de Bourgogne qui sauf erreur fut tournée en couleur, Albert ayant déjà dans ses cartons les projets de la chaîne couleur qui ne vit le jour qu'après son décès en juillet 1964. Deux des actes la pièce étaient transmis en direct entre autres  celui chez Raguenaud et bien entendu le dernier acte où Sorano est bouleversant de vérité sans effets de manche, à la diction parfaite. C'étaient pour l'époque en termes de prouesse technologique un véritable exploit que de faire évoluer au milieu de dizaine de figurants dans la patisserie, les énormes caméras de l'époque pesant plusieurs dizaines de kg, encombrées de cables et d'un personnel technique nombreux. Il y eut d'ailleurs un incident qui déchaînât la colère d'Albert quand on vit tout au début de l'acte un micro suspendu à sa perche en haut du cadre de l'image! Albert Ollivier furieux se précipitât vers le téléphone et contacta la régie lui passant un véritable savon! Peut-être agit-il trop violemment mais c'est là la preuve de son exigence en termes de qualité des programmes et du respect qu'il avait du public de la télévision de l'époque. Peu de directeurs actuels peuvent s’enorgueillir d'une pareille éthique et conscience professionnelles tant en France qu'à l'étranger.

Souvent j'allais travailler chez Patrice qui était bien meilleur que moi en Mathématiques et m'aidait à résoudre mes problèmes.

En chimie j'étais archi nul et Patrice n'arrivait pas à me faire avancer dans cette matière qui en fait me faisait prodigieusement suer! Cela fut une des causes de mon échec au Bac en terminale et dès lors nous ne fûmes plus dans la même promotion. Mais déjà le lien solide était tissé et devait le rester tout au long de notre vie.

Il m'arrivait aussi d'être invité à des dîners de réveillons et également d'aller passer le week end dans la propriété près d'Epernon des parents de Patrice, un joli petit château directoire construit en 1792.

60 années d'amitié arrivées à leur terme..

On y retrouvait souvent Roger Stéphane qui nous emmenait à Ymeray Pat et moi dans sa Fiat 500 encombrée de son horrible clébard qui occupait avec moi l'arrière du véhicule!  Bien souvent j'ai manqué d'être malade en humant les parfums poivrés du cabot! C'est Stéphane qui libéra avec Gérard Philippe l'Hôtel de ville de Paris en 1944. J'admirais ces hommes qui résistèrent avec courage à l'occupant Nazi. Ils étaient modestes et parlaient peu de leurs exploits dont ils pouvaient être fiers. Ce fut aussi la rencontre avec Christian Fouchet ministre de l'éducation nationale du temps du Général de Gaulle. Homme plein d'humour caché derrière un visage d'un immense sérieux. Je pourrai rallonger la liste de ces rencontres extraordinaires qui ont jalonné cette période.

Gilberte Ollivier, la mère de Patrice été le prototype même de la femme de tête. Elle veillait au grain sur le plan familial, mais était aussi intéressée par le métier de son époux et enfin avait la main verte. Ymeray à cette époque était un festival en technicolor de fleurs tout au long de son étendue de près un hectare. Les massifs de fleurs foisonnaient et dès le matin on voyait Gilberte et le jardinier s'affairer devant les différents massifs. Patrice et moi étions préposés à la tonte du gazon que se faisait avec une tondeuse à moteur maniée comme un scooter à quatre roues. On passait notre temps à rivaliser à qui serait de la tonte qui prenait de nombreuses heures.

L'appartement des parents de Patrice était en quelque sorte mon refuge, moi fuyant les disputes incessantes et violentes de mes parents. De cela aussi je leur suis reconnaissant à tous les trois.

Après la mort d'Albert, Gilberte entra à la télévision et s'occupa des festivals de télévision internationaux et nationaux brillamment attestant encore de ses qualités de maitresse femme dynamique et réagissant avec force et détermination face à sa détresse tout en veillant à ce que Patrice fit un sans faute au plan scolaire et universitaire.

Patrice se maria en Juin 1968 et je ne pus être de la fête. Les stupides et irresponsables événements de Mai 1968 dont nous payons encore aujourd'hui les cotés plus que néfastes, ont entrainé à Nice par 10 voix de majorité d'étudiants corses, le report des examens. Il fallut la détermination des étudiants de 4é année pour que nos examens aient lieu en Juin. Leur report auraient eu des conséquences graves pour nombre d'entre eux en sursis militaire expirant à cette date. Une fois de plus la gauche montrait son mépris total des réalités et son irresponsabilité pathologique.

Pendant de nombreuses années nous ne nous sommes guère vus chacun pris dans la tourmente de sa vie professionnelle, Patrice chez Air Liquide, moi dans différents établissements financiers. 

Cela n'empêchât pas que lors d’événements importants de notre vie le contact repris, c'est dans les moments graves de l'existence qu'une vraie amitié se construit. Savoir être présent auprès du copain quand ça va mal!

Mes parents retirés dans le midi de la France en 1961-1962, ce sont ceux de Patrice qui devinrent leurs correspondants et tandis que Patrice poursuivait sa Prépa et ses concours, moi hélas pensionnaire à Janson (erreur familiale monumentale!) je me dégouttais progressivement du bachotage de prépa et finis en Mai par quitter le lycée avant la fin des cours pour passer trois mois en Allemagne près de Tübingen pour en principe apprendre l'Allemand comme troisième langue! L'ennuie c'est que mes hôtes sinistrés de Dresde, parlaient couramment l'Anglais et que mes progrès dans la langue de Goethe furent plus que ridicules. Rentré en France après avoir sillonné à vélo toute la région jusqu'au lac de Constance, je choisissais pour la rentrée l'université de Grenoble et le cursus de Sciences Economiques désormais en 4 ans et dont le programme de maths était celui que j'avais suivi en prépa.

60 années d'amitié arrivées à leur terme..

(Sur la plage de Cagnes/mer Patrice à droite, moi à gauche, été 1962 ou 1963)

En été 62 Patrice vint passer quelques semaines dans le midi et nous faisions rire mon père aux larmes en montant des interviews bidons de François Mauriac commentant sa vie sexuelle! Patrice était un Mauriac plus vrai que nature tant par la voix que par le style et moi je jouais le rôle d'un des journalistes de "Lecture pour tous". Souvenirs impérissables que nous évoquions encore récemment avec mon vieil ami il y a un mois.

On faisait aussi une interview bidon d'une comtesse Russe (c'était moi) amoureuse du Général de Gaulle. Patrice faisait le rôle de Zitrone et du Général et moi la comtesse! Quelle partie de rigolade! Tout y était la simulation des situations de retransmission en duplex entre Paris et St Petersbourg avec les interruptions dues à la censure soviétique ou simplement technologiques, les appels entre les studios de la rue Cognacq Jay et le Kremlin qui servait de relais hertzien, la comtesse en résidence surveillée par Khrouchtchev servant de gardien intraitable tapant du poing sur la table contre les déclarations anti bolchevico soviétiques de la dame, interview des passants dans la rue, pannes de caméras et pour cause, etc...

Patrice revint plusieurs fois à Vence, il y eut des hauts et des bas quand certaines rivalités face au sexe faible se présentèrent, mais là encore le respect réciproque nous faisait nous raccommoder. 

En 1964 le père de Patrice décédait en Juillet du même cancer qui vient d'avoir raison de la vie de mon pauvre ami. Maudite cigarette. Père et fils étaient des "chain smoker" de longue date.

Je dois énormément à Albert Ollivier qui m'a par sa culture ouvert à des tas de sujets, j'ai pu rencontrer chez les parents de Patrice des êtres exceptionnels , je ne le dirai jamais assez, dont son futur père adoptif Xavier de Lignac dit Jean Chauvaux un des proches de De Gaulle. Xavier fidèle ami d'Albert tint la parole donnée à ce dernier sur son lit de mort, de prendre sa femme et son fils sous sa protection en épousant la mère de Patrice. Xavier était aussi un homme de grande culture, au regard malicieux. 

Je retrouvais chez Patrice ces caractéristiques et ce coté fripouille au bon sens du terme. Il aimait par exemple m’entraîner dans des discussions métaphysiques sans fin jusqu'à des heures avancées de la nuit qui sincèrement me tapaient sur le système mais quand on l'observait on voyait une étincelle dans son regard qui voulait dire :" tu vois je t'ai embarqué dans cette discussion que je trouve moi-même inepte, mais je voulais voir comment tu réagirais et ça n'a pas loupé tu as fini par exploser encore une foi! HAHAHA!".

J'ai passé plusieurs jours ces derniers mois chez Patrice dans le petit château directoire que ces parents avaient acquis près de Chartres. Essayant tant bien que mal de redonner du courage à ce cher ami quand bien même je savais qu'aucune chance de rémission n'existait. Moments difficiles, où il faut jouer la comédie et où souvent l'entourage ne vous aide pas comme il le devrait.

Je vis la dernière fois Patrice vivant il y a 10 jours, dans une maison de retraite médicalisée dont il ne souhaitait qu'une chose, en partir pour expirer dans son chez lui. Hélas le sort ne l'a pas voulu ainsi.

Grippé je ne vais pas pouvoir assister à ses obsèques après demain mais mes pensées ne cessent d'être auprès de lui pour encore de nombreuses années jusqu'à ce que mon tour vienne de le rejoindre.

Adieu l'ami..., le vrai, le seul...